Livre Secrets de riz et d'eau, par Matthieu ZELLWEGER

Secrets de riz et d'eau. Les artisans du saké.
 

Ce livre présente en images et en textes les secrets de fabrication du saké, l'alcool de riz japonais. Il nous emmène au coeur de plusieurs maisons de saké durant la saison de fabrication, dans le secret de la fabrication de cet alcool si intimement lié au Japon et à sa culture. A l'heure où le saké gagne rapidement en popularité en Occident, à l'heure où les maisons rivalisent d'ingéniosité pour produire des grades de saké de plus en plus ciselés, elle nous permet d'entrer dans les secrets du saké, faits de riz et d'eau. Et de beaucoup de travail.

Ce livre est unique en son genre. Il est écrit en français, anglais et japonais et présente un monde très mal connu, celui de la fabrication du saké. Il contient 15 textes originaux, des dizaines d'images 196 pages en tout, reliées à la japonaise. Ce projet a été soutenu par la Fondation Jan Michalski pour l'Ecriture et la Littérature à Montricher et par la Fondation Sandoz.

 

Lien vers le texte et les photos de la conférence de M. Zellweger sur ce thème.

Site de l'auteur: http://www.matthieuzellweger.com

Extrait du livre (déjà publié sur ce site en 2016): Mon père avait raison

Mon père avait raison. Il connaissait le monde de la fabrication du saké, mon père. Il y avait dédié chaque hiver de sa vie. Il m’avait dit : c’est un monde de riz, de sueur et de vapeur. Il aurait pu ajouter que c’est un monde de passion, de travail minutieux et de propreté impeccable. Que c’est à ce jour un monde d’artisans.

Le reste de l’année, il cultivait le riz. Sa vie ressemblait à celle de son père, et à celle de son grand-père avant lui. Ma vie ressemble à celle de mon père. C’est que sur notre plateau derrière les montagnes, on n’a pas beaucoup de choix : cultiver du riz, ou partir. 

J’ai choisi de rester. Le rythme me convient. Fabriquer du saké l’hiver, cultiver le riz le reste de l’année. J’aime cette alternance, ancrée dans les saisons. J’aime mes saisons, le froid mordant de l’hiver, la douceur du printemps, la fournaise de l’été. Oui, je l’aime, notre plateau derrière les montagnes.

C’est avec mon père que je suis allé dans une maison de saké pour la première fois. Que j’étais fier de pouvoir enfin travailler avec les hommes. J’avais tellement entendu d’histoires sur le travail du riz, sur la qualité de l’eau, sur la vapeur, partout. L’année prochaine mon fils sera assez grand. Je lui montrerai la maison de saké. Je lui enseignerai la joie et la fierté qu’on trouve dans le travail bien fait. Je lui inculquerai aussi l’effort, le soin, l’engagement.

Peut-être qu’il restera sur notre plateau lui aussi. Peut-être qu’un jour j’aurai la fierté de le voir travailler à mes côtés, de l’aider à laver le matériel dans de l’eau bouillante, de remplir un seau de riz qu’il portera dans une cuve, de répéter encore les gestes ancestraux de sakéification aux côtés de la prochaine génération. Ce jour-là je saurai que mon fils est devenu un homme. Et il verra que tout comme les propriétaires de la maison de saké se transmettent l’entreprise de génération en génération, le travail quotidien se transmet de père en fils. J’ai reçu ce savoir-faire de mon père, je l’offrirai à mon fils. La lignée. Le grand fil de la vie qui nous relie à nos ancêtres sur cette terre bénie, humide, fertile, cette terre que nous transmettons ensuite à nos enfants et qui nous offre le riz, l’eau, la vie. 

J’aurai alors accompli ma tâche : de la répétition des gestes au quotidien naît la beauté de se sentir appartenir à la grande histoire du temps qui passe. Comme si chacun de nous n’était que le véhicule temporaire d’un savoir plus grand que les hommes, un savoir qui ne ferait que nous traverser pour se perpétuer à travers nos gestes. Un savoir imperméable à notre finitude. 

Il ne me reste qu’à finir d’ébouillanter le matériel en bois. Il faut bien le nettoyer pour que les bactéries ou les champignons n’y prolifèrent pas. Mais il faut aussi faire bien attention de ne pas se brûler, car il y a près de 200 litres d’eau bouillante. C’est toute une technique. C’est mon père qui me l’a enseignée. J’avais 16 ans.

 

 

 

date: 
Lundi, 12 mars, 2018 - 17:00