Hommage au professeur Henri Rougier, par Monsieur Robert Moutard. A lire ici…

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Photo: Coll. R. Moutard

Henri Rougier, géographe franco-helvétique

« Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver, et trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore… » Henri Rougier, agrégé et Docteur d’Etat en géographie, Professeur émérite des Universités, qui nous a quittés le 14 septembre 2020, dans sa soixante-quinzième année, se référait volontiers à cette maxime de Saint Augustin d’Hippone. Ainsi justifiait-il son inlassable quête documentaire, nécessaire à l’écriture de la trentaine d’ouvrages et de plus de 70 articles scientifiques qu’il nous a laissés.  Il a vécu ses derniers jours à Voiron, petite ville de l’Isère, où il avait élu domicile, non loin de Grenoble et de son Institut de Géographie alpine où il commença sa carrière universitaire en tant que Maître de conférences de 1981 à 1994. C’est là qu’il avait au préalable élaboré, sous la férule du Doyen Paul Veyret, la thèse d’Etat qu’il a soutenue en 1979, sur les hautes vallées du Rhin avant de la faire paraître l’année suivante aux éditions Ophrys. En 1995, il fut nommé Professeur des Universités à Lyon III, où il a fondé dès cette année le Centre d’Études Alpines, dans la logique de sa prédilection pour le monde montagnard. C’est celle-ci qui l’a conduit à établir sa résidence principale à Chamonix, à deux pas de sa seconde patrie, la Suisse, à laquelle il a consacré un ouvrage édité par les Éditions LEP en 2013, intitulé La Suisse et ses paysages. Une mosaïque géographique. Pour Henri Rougier, la géographie n’était pas qu’une discipline intellectuelle et désincarnée. Elle devait se prêter à une synthèse entre une  démarche scientifique et des expériences sensibles. C’est pourquoi il s’est plu à rédiger La Suisse, les bons produits de son agriculture. Terroirs et paysages, paru aux Éditions du Belvédère en 2017, livre dans lequel il célébrait principalement  vins et fromages.

C’est dans le Valais, à Chamoson, qu’il a établi le siège de la société Géoterrain, dont il était le président et fondateur. Cette localité, dominée par le rebord méridional des Alpes Bernoises, lui a décerné la dignité de Bourgeois d’Honneur, en reconnaissance du parcours de découverte de géomorphosites exceptionnel par ses dimensions, qu’il y a conçu et réalisé. Ainsi a-t-il concrétisé sa passion pour la géomorphologie. Loin de s’enfermer dans cette spécialité, il a travaillé jusqu’à son dernier souffle à un ouvrage promis à une prochaine parution à titre posthume sur la civilisation des Walser, qui a laissé des empreintes paysagères emblématiques en divers cantons de la Confédération helvétique. Henri Rougier était d’ailleurs membre de l’Union Internationale des Walser et de l’Union des Walser des Grisons. C’est d’ailleurs à  ce sujet géo-ethnographique qu’il a consacré sa dernière conférence prononcée le 24 février 2020 à l’auditorium du Muséum, sous l’égide de la Société de Géographie de Genève. En mai et juin de cette même année, il dirigeait encore un article collectif intitulé Quand ville et montagne font cause commune, paru sur le site internet de la SGG. Henri Rougier fut le co-auteur, avec André-Louis Sanguin, d’un livre sur les Romanches paru en 1991. Il excellait dans les analyses paysagères qui ont fait la substance de livres plus récents consacrés à la Suisse, notamment à la région de Zermatt et à son emblématique Cervin. (Matterhorn) auxquels il a dédié deux ouvrages, l’un en 2002, le suivant en 2010. Le second a été traduit en allemand par l’auteur lui-même, en anglais, et même en japonais.

Son parfait bilinguisme franco-germanique issu de l’obtention d’une licence d’allemand en même temps que celle de géographie, a facilité ses investigations dans l’arc alpin tout entier. Il lui a permis aussi de donner des cours et des conférences en cette langue pendant près d’un quart de siècle, principalement à l’Université Humboldt et à l’Université Libre à Berlin, ainsi qu’à celle de Halle, dans le cadre d’échanges Erasmus. Il aimait accueillir des doctorants allemands dans le Valais ou dans la vallée de Chamonix, ainsi que des étudiants français dans la Réserve naturelle des Aiguilles Rouges dont il présida le Conseil scientifique jusqu’en 2017, au terme d’une collaboration d’une vingtaine d’années avec cet organisme. Sur le terrain de cet espace protégé, il encadra des dizaines de mémoires de Maîtrise, puis de Master.

Le terrain : une source d’informations de première main à laquelle Henri Rougier n’a cessé de se référer, comme son modèle Raoul Blanchard, à qui il vouait une admiration indéfectible.

Membre de la Commission du Patrimoine Géomorphologique du Comité National Français de Géographie, des sociétés de Géographie de Paris et de Genève et d’associations scientifiques allemandes, Henri Rougier n’a pas limité à l’Europe ses investigations et ses voyages d’études. Il a publié en 1987 un ouvrage sur les Espaces et régions du Canada, puis, en 2001, avec ses collègues G. Wackermann et G. Mottet, un tour d’horizon mondial sur la Géographie des montagnes, paru aux Éditions Ellipses en 2001. La même collaboration avec G. Wackermann a produit L’eau et ses usages, chez le même éditeur.

Après une existence bien remplie au cours de laquelle il ne se s’est guère accordé de répit, Henri Rougier est allé reposer en sa terre d’origine provençale, laissant un vide qui n’est pas près de se combler dans la mémoire de ceux qui ont travaillé à ses côtés.

À son épouse, à ses proches, nous adressons l’expression de notre profonde émotion et de toute notre sympathie.

Robert Moutard

Membre de la Société de Géographie de Genève, ancien doctorant d’Henri Rougier