Quel avenir pour la vie à la campagne ? Recension de « Das Landleben » de Werner Bätzing, par le professeur Henri ROUGIER

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Das Landleben

Werner Bätzing

Das Landleben

Geschichte und Zukunft einer gefährdeten Lebensform

C.H. Beck, Munich, 2020, 302 p.

Une recension de Henri Rougier

La réception de ce livre a constitué une surprise. Werner Bätzing est avant tout connu comme « Géographe des Alpes » depuis très longtemps. Sa contribution à la connaissance et à l’évolution de l’arc alpin s’est traduite par une multitude de livres, articles, conférences et participations à des colloques. A présent retraité, il consacre son temps à l’élaboration de bibliographies, dont les générations futures seront heureuses de bénéficier.

Et voilà qu’à travers « Das Landleben », nous découvrons un « autre Bätzing », que nombreux d’entre nous ne soupçonnaient pas.

L’ouvrage dont nous avons plaisir à rendre compte est une géographie rurale d’un type novateur, car elle associe l’histoire, l’économie et les perspectives d’avenir.

Werner Bätzing est un géographe engagé, livrant sans ambages ses convictions, se montrant par là-même force de proposition. C’est bien ce que l’on attend du géographe.

Le sous-titre du livre annonce clairement le thème central : une forme de vie apparue depuis la nuit des temps, aujourd’hui en proie à de telles mutations si accélérées, qu’elles risquent d’aboutir, si nous n’y prenons pas garde, à sa disparition pure et simple.

La démarche de l’auteur repose sur une étude historique très détaillée, passionnante, car on perçoit en la lisant que rien n’est plus vrai que, pour comprendre le présent, on doit absolument faire référence au passé. Les temps forts de l’étude permettent de mesurer ce que la vie à la campagne a pu apporter à plusieurs civilisations, particulièrement en Europe occidentale, notamment sur le territoire de l’Allemagne réunifiée, objet essentiel des recherches de l’auteur.

Hors l’introduction et la synthèse, le livre se décompose en six chapitres, eux-mêmes subdivisés en sous-parties.

Faisant suite à une étude exhaustive des origines de la vie à la campagne, la dévalorisation de l’espace rural apparaît comme un morceau de choix. C’est alors que surgit l’éclosion des villes et les bouleversements immédiats qu’elle génère. On entre ici dans un aspect capital : les relations ville-campagne. Très fréquemment au fil du temps, ces dernières se résumèrent par la formule un peu lapidaire « je t’aime, moi non plus ». Ces rapports, parfois ambigus et troublants, n’ont en fait jamais cessé et continuent, dans bien des nations, à animer, voire envenimer, le débat contemporain autour de l’aménagement territorial sous l’angle de la consommation d’espace.

Pour Werner Bätzing, le Moyen-age est ce que nous qualifierions de « période phare » dans le développement de la vie à la campagne. L’auteur insiste à juste titre sur le rôle essentiel des ordres monastiques, les Bénédictins avant tout. Leur devise « ora et labora » sert d’incitation à l’essor économique, accompagné d’une forte croissance démographique. Le tout s’opère dans des siècles favorisés par une ambiance climatique assez chaude, à laquelle le Petit Age de Glace mettra fin dès le XVe siècle. Mais la vie et l’organisation de l’espace rural sont là, paraissant solidement établis et durables.

Malgré tout, le monde évolue et, à la suite de cette sorte d’âge d’or, se profile ce que Paul Veyret a fort pertinemment qualifié de « temps des révolutions ». L’Europe occidentale est en première ligne ; en priorité les Iles britanniques, car tout est parti d’Angleterre. La révolution industrielle, originaire du Pays-de-Galles, se propage à grande vitesse : on passe en peu de temps d’une économie basée sur l’utilisation du bois et de la force motrice des cours d’eau, à une autre forme de développement fondé sur l’emploi du charbon et du minerai de fer. L’atelier devient usine, la bourgade se transforme en ville. Ce qui compte pour l’espace rural – Werner Bätzing le montre très bien -, c’est que les campagnes ne ressortent pas indemnes de ce chamboulement de grande ampleur. Cela en Allemagne assurément plus qu’ailleurs, comme l’attestent les exemples judicieusement sélectionnés par l’auteur du livre. A partir de cette époque-charnière, tout va s’emballer. La période 1960-1980, à laquelle une partie spécifique est consacrée, prend en Allemagne une connotation spécifique, car de 1949 à 1989, le pays sera partagé en deux Etats diamétralement opposés quant à leur fonctionnement. A cet égard, rien ou presque de ce que l’Allemagne connaît se passe comme ailleurs. Mais, comme il y a toujours des retours à un certain ordre ancestral qu’on pensait durablement établi, voici poindre ce que Werner Bätzing désigne par « post-moderne », des années marquant une réhabilitation de la vie rurale, tenant compte bien sûr de l’évolution générale, donc adaptée autant que faire se peut, à son époque. Tout portait à redouter que, sous le poids d’une urbanisation galopante non maîtrisée, on assistât à une disparition irrémédiable de la campagne. Partout en Europe, on ne jurait que par la ville ; certains penseurs avançaient même que la campagne n’existait plus ! Werner Bätzing s’insurge contre cette acception, nous également : entre Genève et Saint-Gall, le Plateau suisse n’est pas le corridor urbain continu que certains ont cru voir ; entre Lyon et Paris, le TGV roule pour 95 % dans l’espace rural. Et en Allemagne, pourtant peuplée d’un tiers de plus d’habitants que la France, sur une superficie également inférieure d’un tiers à celle de la « Grande Nation », bien des régions affirment encore une forte ruralité : il suffit de faire le parcours en ICE entre Berlin et Hambourg ou Berlin et Munich pour en avoir une démonstration sans appel.

Arrive dans le livre la synthèse tant attendue. Avec elle, tout autant souhaitées, les propositions du Géographe.

Quel avenir pour la vie à la campagne ?

Le titre de la dernière partie donne le ton : la vie rurale est indispensable. Oui, mais comment ?

Rendu à ce stade, l’auteur affirme qu’il existe bel et bien un avenir pour le monde rural, pour peu que les suggestions qu’il formule soient comprises et suivies d’effet.

Le futur des campagnes doit s’appuyer sur une identité culturelle que les hommes doivent initier en misant sur leur esprit créateur et innovant. Afin d’y parvenir, il est nécessaire que les communes rurales jouissent de l’indépendance la plus étendue possible. En second lieu, il faut renforcer l’économie sur la base des potentialités régionales, l’espace rural ne pouvant être (re)valorisé que s’il s’affirme comme espace économique. C’est pourquoi Werner Bätzing martèle que la campagne ne doit absolument pas se raccrocher à la ville. Alors, le développement futur peut reposer sur la « double mise en valeur équilibrée », concept que Werner et moi-même avons proposé pour l’avenir des Alpes dans notre livre paru en 2006, applicable évidemment ailleurs qu’en zone de montagne. Faire en sorte aussi que la campagne ne devienne pas un musée pour les visiteurs citadins du dimanche ; c’est pourquoi tout doit être fondé sur un dynamisme nouveau.

Pour compléter ce que l’auteur nous décrit, nous nous permettons d’ajouter ce que nous avons vu in situ à Brodowin, village en apparence perdu au fin fond du Brandebourg à 80 kilomètres au Nord-Est de Berlin, non loin de la frontière avec la Pologne. Juste après la réunification, le petit village – remarquable Angerdorf – conservait intacts les traits d’un passé remontant très loin : c’était vraiment la campagne profonde et déshéritée, laissée pour compte par le régime de la RDA. Depuis, une authentique volte-face s’y est opérée, que nous avons eu la chance de suivre au fil des années. Aujourd’hui, Brodowin est toujours un Angerdorf avec son église au centre de l’espace où deux chaussées séparées entourent la zone boisée et herbacée au centre ; à proximité, le nid de cigognes accueille fidèlement ses hôtes à la belle saison. Mais le visiteur est en priorité invité à s’arrêter au « Ökodorf Brodowin ». A l’initiative des locaux qui ont voulu « jouer le jeu de la reconquête après la réunification », comme ils mentionnent, une coopérative agricole est née, associée à une fromagerie moderne produisant « bio », vendant lait, fromages, légumes etc. dans un magasin incorporé dans la ferme. Pour nombre de Berlinois, un « dimanche à Brodowin », c’est redécouvrir une campagne, interdite d’accès durant quarante ans, mais surtout venir s’approvisionner en ce que nous appelons souvent « produits du terroir ». Le succès de ce village carrément ressuscité est loin d’être unique en Allemagne ; ailleurs, y compris dans d’autres pays, il serait peut-être payant de s’en inspirer.

Dans tous les villages de la campagne, Werner Bätzing propose de maintenir le commerce local, le « Dorfladen », ce magasin « général » où l’on trouve de tout, en plus des autres établissements traditionnels (restaurants, cafés). Car là est le fondement de la vie sociale : on s’y rencontre et on y refait le monde. Mais surtout, c’est la perpétuation de la vie.

Ces nouvelles structures spatiales induisent ipso facto une typologie. C’est sur ce point qu’on attend le Géographe : Werner Bätzing répond bien à l’appel. Sa vision personnelle se résume en quelques propositions fortes : les espaces ruraux, riches dans leur diversité, doivent absolument affirmer leur identité régionale, en s’appuyant sur une économie dynamique, totalement indépendante de celle des métropoles. Là doit s’appliquer la « double mise en valeur équilibrée ». La production agricole doit être solide, en misant bien davantage sur la qualité que sur la quantité, ce qui répond aux désirs de la clientèle actuelle.

Cela étant, les espaces ruraux ne peuvent envisager une perspective sans les loisirs et le tourisme, mais en excluant toutefois de créer des « usines à touristes ». Tout repose sur les paysages et – typiquement allemand – la référence à la Suisse : deux auteurs ont comptabilisé sur le territoire de la République fédérale les « Suisses » (Suisse saxonne, Suisse franconienne, etc.) et ils en ont trouvé respectivement 116 et 187 ! Mais, après tout, la France a bien sa « Suisse normande ». Autre référence à la Suisse que le rédacteur de cette recension apprécie : la référence à Jeremias Gotthelf, qui, dans son livre paru en 1850 « Die Käserei in der Vehfreude » / La fromagerie dans le hameau), montre le début de l’essor de la région pastorale suisse. Parallèlement, ce n’est pas pour rien que l’Allemagne compte 105 parcs naturels. La campagne allemande n’est pas la montagne alpine : les grandes étendues forestières et lacustres de la vaste plaine du Nord (p. ex. autour du Müritzsee ou vers Rheinsberg) correspondent bien à ce futur ; déjà, les aménagements réalisés connaissent un succès indéniable, comme les « renaturations » des grands creux laissés par les anciennes mines de lignite en Lusace, transformés en bases nautiques, une fois que l’on y eût amené l’eau nécessaire pour en faire des lacs et que plus rien dans le paysage rappelle l’ancienne activité extractive.

Dans les temps actuels, la vie rurale ne saurait s’affranchir du réchauffement climatique. Pour Werner Bätzing cependant, « les mesures pour atténuer le réchauffement climatique global ne sont pas prioritaires dans les campagnes ». Belle façon pour l’auteur de s’engager, quitte à ce que certains n’apprécient pas.

Comme cela s’observe dans tous ses livres, la méticulosité dont fait preuve l’auteur se vérifie pleinement. Au texte qu’on ne se lasse jamais de lire s’ajoutent 269 notes et une bibliographie totalisant 151 références. Les illustrations se décomposent en 3 cartes, un dessin humoristique (nouveauté chez Bätzing) et 26 photos en couleurs. Pour des raisons techniques, ces photos sont regroupées au milieu du livre ; leur mention est toujours appelée dans le texte. Mais (il faut bien trouver une petite critique quelque part) on peut regretter qu’il faille se rendre à la fin de l’ouvrage pour trouver une description détaillée des paysages présentés et surtout leur localisation. C’est dommage, mais convenons que ce n’est pas là un gros défaut.

Au final, quand la lecture du livre est achevée, on regrette que ce soit déjà terminé. Et puis, en géographe avide de comparaisons, on se pose la question de savoir si ce que Werner Bätzing nous apprend sur l’Allemagne, ne pourrait pas être transposé dans deux nations limitrophes, la Suisse et la France.

Au sujet de la Suisse, il est clair que certains paysages de Franconie sont comparables à ceux de la Thurgovie ou du canton de Schaffhouse.

Avec la France, des analogies sont possibles, les principales concernent une partie de la Lorraine et l’Alsace : le passé de l’ancien « Reichsland » aide à mieux comprendre les ressemblances ; il faut dire aussi que la Souabe-Franconie et l’Est du Bassin parisien ont en commun d’appartenir à des bassins sédimentaires. Des fondements naturels semblables appellent automatiquement une organisation de l’espace similaire.

Le lecteur de ce compte-rendu aura vite compris que son auteur a été enthousiasmé par l’ouvrage de Werner Bätzing. C’est de la géographie « classique », celle que beaucoup affectionnent encore aujourd’hui.

Nous tenons à féliciter chaleureusement Werner Bätzing et conseillons vivement à ceux qui pratiquent la langue de Goethe d’acquérir le livre : ils ne seront pas déçus, car, pour tout dire en terminant, c’est, à nos yeux, un des « meilleurs Bätzing ».

Henri Rougier

Henri Rougier est Professeur émérite de Géographie (Université de Lyon).

Il a réalisé sa thèse de Doctorat d’Etat dans les Grisons (sujet : Les hautes vallées du Rhin). Dans le cadre des échanges européens Erasmus, il enseigne à la Humboldt-Universität zu Berlin.

Il a fondé en 2008 à Chamoson (VS) l’association Géoterrain dont il est le président. Son but est de faire connaître, apprécier et défendre le patrimoine naturel et culturel des Alpes suisses.

Il a écrit de nombreux ouvrages sur les Alpes, la Suisse et Zermatt (www.editionslep.ch).

Retrouvez avec la FONCTION DE RECHERCHE les nombreuses autres contributions de Henri Rougier pour la Société de Géographie.