Himalaya : carnets de route, par Edvige DELL’AMBROGIO

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Mes voyages dans les régions himalayennes, au Népal en particulier (mais pas seulement), ont débuté dans les années 90 du XXe siècle. Depuis plus de 25 ans, je cherche à comprendre l’âme de ces lieux à travers les récits des habitants, les nombreuses lectures de voyage d’explorateurs, d’ethnologues ou d’anthropologues, savants qui m’éclairent sur de nouveaux aspects ou confirment mes découvertes dues au hasard de mes nombreuses longues visites et séjours là-haut, à toute saison de l’année.

Dessiner des paysages sur place, faire le portrait de situations ou de personnages, me permet de m’arrêter en chemin : c’est une bonne excuse pour reprendre mon souffle et contempler avec un regard plus calme ce qui m’entoure. L’absence, ou presque, de routes carrossables donne aux longues journées de marche avec sac sur le dos un rythme plus harmonieux avec la nature. D’autres dessins, à l’encre ou à l’aquarelle, suivront pour former, au fur et à mesure, un petit carnet de voyage dans ces régions passionnantes.

La cuisine essentielle ladakhi

Ladakh, novembre : un mois entier à vagabonder dans le Petit Tibet, comme le peuple ladakhi aime appeler son propre territoire situé au nord de l’Inde, dans le Jammu-Kashmir.

On ne voit presque pas de touristes et il n’y a aucune auberge ouverte à Leh, la capitale. J’habite auprès d’une famille et chaque jour je m’organise en prenant de petits bus locaux pour visiter les multiples monastères et villages de la Vallée de l’Indus, le grand fleuve qui naît non loin du Mont Kailash et finit dans la mer indienne après avoir serpenté à travers toute la chaîne himalayenne. En parlant avec mes hôtes j’arrive à me procurer un permis pour la Vallée de Nubra, au nord du col carrossable le plus haut de la région (et peut-être du monde). Je m’approche ainsi des frontières avec le Pakistan et l’Afghanistan, région lointaine et difficilement atteignable par les touristes, tant pour des raisons climatiques que politiques, voire de sécurité, car toujours en guerre pour des limites jamais établies définitivement.

Après être descendue du bus non loin du Monastère de Diskit, je marche à travers cette magnifique agglomération bouddhiste tibétaine en la visitant dans ses moindres recoins. Je respire dans l’air fin de la montagne le parfum de cette nature accidentée, venteuse et ensoleillée, en m’arrêtant entre les pierres Mani et les sentiers entourés de buissons épineux. Je dessine, médite et admire chaque détail de ce paysage extirpé à la nature inhospitalière. C’est une longue vallée tortueuse transformée en un bijou unique par les mains d’hommes intrépides pendant des millénaires de génialité et d’efforts surhumains.

L’après-midi devient vite tellement froid qu’il m’oblige à retourner vers les maisons du village aux pieds de l’ensemble monastique. Je m’approche d’une femme âgée qui, de suite, m’invite chez elle pour me réchauffer. Comme chaque maison traditionnelle de cette partie du monde, elle est en pierre et la cuisine est la seule pièce chauffée. Je m’assieds à côté d’elle sur le sol recouvert de planches en bois. Elle ravive le feu et me prépare du thé avec du lait, qu’elle sirote en silence avec moi en un moment d’absolu bienêtre. Nous nous parlons par signes et sourires et elle ne semble même pas étonnée d’être en face d’une touriste hors-saison dans sa maison. Elle est enveloppée sous plusieurs couches de robes et chaussons, les épaules couvertes par une peau de chèvre au long poil ; elle observe le dessin que je commence à composer en regardant le fourneau et les objets qui l’entourent. Elle montre au fur et à mesure les objets qui apparaissent sur la feuille et rit en faisant des clins d’œil.

Il fait nuit et je ne sais pas encore où j’irai dormir. Comme si elle lisait dans mes pensées, spontanément, elle s’offre de m’accueillir en montrant le lit contre la paroi derrière nous.  Maintenant elle prépare le dîner et me montre la photo d’un jeune homme, là sur l’autre paroi, en me faisant comprendre avec les gestes qu’il s’agit de son fils qui habite Leh… Ici, à Diskit, elle vit seule, autonome et prête à affronter le long hiver rigide qui frappe déjà aux portes. En effet, il neigera presque tous les jours suivants et le col va rester bloqué en empêchant mon retour en bus. Une jeep, plus appropriée à la situation, après plusieurs tentatives me ramènera à la capitale avec d’autres gens qui devaient se rendre au sud malgré le mauvais temps.

Vallée de la Kali Gandaki, Népal

La symphonie du vent commence tôt le matin et souffle jusqu’au soir entre les sommets inviolables des Annapurna et du Dhaulagiri. Parfois elle exprime ses notes finales après l’obscurité, en perçant les pierres des murs solides des maisons, en traversant les jardins clôturés par de splendides murs à sec et en pliant les arbres fruitiers et les saules jusqu’au sol, en cassant les poteaux électriques et les clôtures pas adaptées à ces lieux …

Chaque habitant de la Vallée de la Kali Gandaki le connaît très bien, ce vent quotidien, et à défaut de pouvoir le vaincre, il a appris à le défier. Il coexiste avec lui et remplit les tâches de la journée en glissant entre les rafales violentes et les trêves régénératrices, selon les rythmes de la nature.

Un matin de printemps j’étais sous les terrasses qui dominent les champs cultivés entre Kagbeni et la rivière Kali Gandaki. Depuis mon observatoire abrité du vent froid, j’écoutais le sifflement des rafales intercalé aux voix des paysans au travail, qui m’atteignaient sur les notes ondoyantes de leurs gestes entre les plate-bandes.

L’harmonie des mouvements des personnes à l’œuvre dans les champs s’entremêlait à la beauté de ce paysage modelé à travers les siècles, aux frondaisons des saules et des pommiers, comme si j’étais la spectatrice d’un concert en plein-air, un ensemble d’éléments côte-à-côte, d’instruments divers aux mains de la nature, bien que transformée par les hommes.

Dessiner le tout était impossible, alors j’ai cueilli les éléments pour moi essentiels pendant ce laps de temps : les gestes des paysans avec leurs rares outils pour travailler la terre, les petites pauses entre une fatigue et l’autre, instants suspendus aux sons du vent, et un arbre qui indiquait la direction dominante des rafales du sud au nord, immuables et éternelles.

La Porte du Mustang

Carrefour de caravanes autrefois, carrefour de rivières sacrées depuis toujours, village-forteresse abandonné, point d’arrêt pour tout trekking autour de l’Annapurna ou visite du Royaume de Lo. Kagbeni c’est tout cela et même plus.

Ma seconde famille habite à Kagbeni et l’histoire du chemin de ses membres reflète d’étranges similitudes avec mon propre vécu à l’autre partie du monde. On se retrouve et on reprend un discours interrompu, sans fatigue, comme si le temps avait un rythme différent et les années ne comptaient pas de la même façon pendant la durée de la séparation. Combien de fois les parents, du même âge que moi, m’ont-ils répété que pour eux, je suis une sœur, pour les enfants une mère, pour les grands-parents une petite-fille … ?

La vie des habitants de Kagbeni, à 3000 mètres d’altitude, se déroule dans les champs, dans les jardins des arbres fruitiers ou dans l’étable. A certains moments de l’année on est même sur les toits ou dans les vérandas ensoleillées où, par petits groupes, on travaille à la conservation des récoltes. Le dessin de la colline qui ouvre les sentiers vers le Royaume du Mustang, le Pays de Lo, représente la montagne qui domine au nord les derniers champs et les maisons les plus anciennes, celles des nobles de la famille royale, liée au roi de Lo-Mantang, capitale du Royaume. Les maisons adjacentes sont celles des parents proches de la famille royale et des moines tibétains.

On ne monte pas sur cette colline sans une permission spéciale : elle fait déjà partie du territoire protégé du Mustang. Un poste de contrôle obligatoire arrête tous les étrangers, juste au-dessous du sentier. Mais si le maître de maison m’amène avant l’aube, dans le noir le plus profond et désert, alors on se faufile à côté du poste de garde et on se retrouve en haut de la petite montagne tant de fois admirée et dessinée pendant les années, avec ses drapeaux variés, ses toiles entortillées, ses arbustes et ses poteaux et une petite chapelle au sommet, un lieu saint mystérieux. But de cette montée, la cérémonie sacrée, propitiatoire pour la nouvelle année tibétaine qui commence en février.

J’ai vécu ainsi un ancien rite, mélange de récitations de mantras bouddhistes, de gestes magiques, d’offrandes aux esprits des montagne, de magnifiques représentations avec des bâtonnets et de la laine colorée, de pièges pour les esprits négatifs. Il y avait aussi la présentation des membres de la famille, du plus jeune, nouveau-né, au plus âgé, prêt à abandonner sa dépouille terrienne pour se réincarner le moment venu dans le prochain être vivant. En effet, chacun était représenté par un nombre de feuillets correspondant à son âge : de petits carrés de papier vélin diversement colorés sur lesquels étaient imprimés des chevaux, des prières écrites en tibétain, des dieux et des anges ou d’autres êtres célestes.

A un certain moment, après des heures de chants monotones, d’invocations, de déplacements d’un coin à l’autre du sommet, Pema me dit que nous allons nous partager les feuillets et les lancer dans le vent, en nommant tous les membres de la famille, l’un après l’autre. Ils transporteront des messages de paix, de bien-être et de prospérité pour nous tous et dans le monde. Le spectacle de ces feuillets qui virevoltaient dans l’air, suspendus au vent qui commençait à souffler allégrement, a été si émouvant que pendant un long moment je me suis sentie partie intégrante de la planète avec tout ce qui le compose, comme un retour à la terre-mère.

Chorten à Tsarang, Mustang du Népal

Le bouddhisme tibétain est arrivé depuis l’Inde au VIIIe siècle grâce à un sage moine qui en a permis la propagation à toute l’aire himalayenne et plus loin au nord. Les représentations typiques de cette philosophie religieuse sont multiples et l’une d’elles se trouve sur le terrain comme monument de dévotion : le chorten.

La série la plus belle et soignée de ces constructions est située, sans aucun doute, au Royaume de Lo, le Mustang. Leur beauté est universellement reconnue. Les formes harmonieuses et les caractéristiques uniques que l’on rencontre dans cette partie du Népal – le toit protecteur en bois et tuiles – les différencient de la multitude des autres édifices construits ailleurs en Asie. Les dessins en relief et les représentations enfermées dans l’espace sous-jacent, à travers lequel on passe et on s’arrête émerveillés… toutes ces particularités sont rares au-delà du Mustang népalais.

On ne creuse pas souvent la signification cachée des chorten et quand on les étudie un peu, la révélation est surprenante. Chaque partie est la représentation de l’Univers, du cosmos, retrouvé sur notre terre, dans nos vies. Carrés et cercles, marches et coupoles, formes reconnaissables du soleil et de la lune, yeux et petites portes… reliefs avec animaux, anges ailés, expressions furieuses ou angéliques du Bouddha racontent en trois dimensions ce que d’autres peintures dans le temple proposent au croyant ou au simple passionné comme moi.

Au Mustang, au Dolpo et dans la Vallée du Manaslu ou au Tibet, on peut souvent y pénétrer à travers un tunnel haut, parfois, comme un homme, mais il faut souvent se plier, forme de respect qu’impose la visite d’un lieu sacré.

J’arrive à Tsarang après des heures de marche entre des montagnes dépouillées, des murs à sec soutenant des champs cultivés et des pâturages, de rares rencontres d’établissements groupés de maisons, loin de la piste qui suit des directions secrètes. Je m’assois et dessine un de ces chorten de Tsarang, petite ville royale à quelques heures de la capitale Lo-Mantang.

Je trouverai hospitalité auprès d’une famille, parents de mes amis de Kagbeni et je peux ainsi prendre mon temps pour observer.

Villages et terrasses

Si parler des collines du Népal est chose simple – la moitié du territoire en est couverte – il est par contre plus difficile de décrire les paysages collinaires aux pieds des contreforts himalayens, surtout si on les compare à nos collines alpines.

Depuis mes premières excursions autour de la Vallée de Katmandou déjà, et surtout au nord, j’avais décidé d’ajouter au-moins deux mille mètres de dénivelé à la verticalité népalaise chaque fois que je rencontrais des signes similaires au paysage alpin.

L’idée m’est venue en observant et en comparant les limites de la végétation ou des établissements humains. Dans les Alpes, les arbres à haute tige disparaissent rapidement au-delà des 2000 mètres, tandis qu’au Népal, entre 2000 et 3000-4000 mètres, on marche encore entre les rhododendrons et les forêts mixtes, ensuite entre les pins, les cèdres et les arbres fruitiers.

Mousses, lichens et quelques fils d’herbe sont présents au-delà de ces limites et les edelweiss, symbole par excellence de nos pâturages d’altitude, deviennent étoiles himalayennes même au-dessus de 5000 mètres d’altitude.

Le discours est le même pour les villages de montagne : les gens des montagnes, au Népal, construisent leurs maisons jusqu’à 4000 mètres pour y vivre toute l’année et les alpages d’été sont situés jusqu’au-delà des 5000.

Chaque sommet de l’Himalaya porte un nom et possède une identité, car la montagne est vivante et a des pouvoirs de décision sur les habitants qui s’établissent à ses pieds, c’est pour cela qu’on fait des offrandes à l’esprit divin qui habite chaque montagne et qu’on respecte les manifestations naturelles qui se déversent au fond de la vallée. Avalanches, éboulement et tremblements de terre sont les colères que le mont adresse aux humains. Au nom d’un sommet haut de 6000 mètres et plus on ajoute souvent le terme Ri, qui signifie Colline. Au-delà de ces hauteurs les sommets deviennent Himal, donc fréquemment couverts de neiges pérennes.

Sur les collines en terrasse, les gens cultivent depuis toujours de nombreuses variétés de céréales, légumes et fruits. La quantité de terrasses qui couvre même les plus petits reliefs est impressionnante. Les maisons, souvent groupées sur le versant le plus ensoleillé de la vallée, occupent une surface réduite, tandis que les champs en terrasse s’étendent partout en couvrant entièrement la montagne. Des systèmes sophistiqués de canaux d’irrigation permettent de gérer l’eau des torrents et des rivières, avec des constructions en bois ou des excavations dans le sol dur, suspendus dans le vide sur les gouffres, à ne pas croire qu’ils ont été créés par des mains humaines. Entre une terrasse et l’autre, les écluses sont faites de pierres et de chiffons, enlevés à tour de rôle pour fournir une quantité équitable d’eau à tous les champs, à chaque famille et chaque jour qu’il le faut.

Voir des villages entourés de terrasses est un spectacle harmonieux en toute saison et à chaque heure du jour. Le chant du coq, les clochettes des mulets ou les appels des paysans d’un champ à l’autre pendant qu’ils labourent avec les buffles ou les tzo (hybride de yak et de vache), les rires des enfants dans les cours ou le bavardage des femmes qui tissent les nattes sous les portiques des maisonnettes d’argile rouge, complètent le tableau de la vie et donnent une valeur essentielle aux gestes de chacun.