LISBOA : souvenirs, par Ruggero CRIVELLI

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UN VOYAGE

La rencontre avec un lieu n’est jamais spontanée ou définitive, mais en construction constante. Le voyageur construit sa rencontre dans la mesure où il est toujours «pré-paré» sur le lieu qu’il va visiter, soit par les informations préalables à sa disposition, soit par ses expériences précédentes, soit par ses préjugés, soit, encore, par sa propre ignorance. La rencontre est aussi toujours en construction au moment du séjour, car celui-ci engendre la nécessité de compléter les informations manquantes ou fausses du départ. Mais après la rencontre, le travail de construction n’est toujours pas terminé, car le souvenir recompose constamment et périodiquement l’expérience à travers le filtre de la mémoire.

Les lignes qui suivent relatent un séjour dans la capitale portugaise un mois de décembre, pas loin des festivités de Noël. Pendant cette période, où les journées sont plus courtes et la nuit surgit plus rapidement, on peut mieux apprécier les jeux de lumières d’une ville qui se prépare à la fête. Campo Pequeno, Rossio, Chiado, Castelo de Sao Jorge, Baixa, Bairro Alto, Rato, Belém, sont les étapes désordonnées de mes errances.

Ce texte n’est pas un carnet de voyage à proprement parler : je dirais plutôt un carnet de rentrée, car, même si la trame a été pensée pendant le séjour et notée dans le carnet proprement dit, il a été réalisé au retour. Décomposition d’un voyage, ces lignes se structurent autour de cinq parties principales lesquelles, sans épuiser toute la richesse de la ville, ont fondé la rencontre entre moi et cette Lisbonne : les couleurs, les bancs publics, les pierres, la mer, la foi.

UN LIEU : MON LIEU

« L’ombre du vent n’existe pas que pour nous, comme nous avons pu le constater en prenant un taxi à Barcelone. Le chauffeur venait d’en terminer la lecture et nous a offert un petit tour pour nous montrer où se trouvaient, selon lui, les maisons que nous recherchions. Plus tard, l’écrivain [Zafón, l’auteur de L’ombre du Vent] nous a indiqué des endroits différents, ce qui prouve que chacun a sa propre vision des lieux et des événements du roman. » (Burger S., Geel N., Schwarz A., 2007, Promenades dans la Barcelone de L’Ombre du Vent, Paris, Grasset & Fasquelle, p. 5)

Un lieu n’a jamais la même signification pour tout le monde et son caractère ne se révèle pas toujours au premier abord : on apprend à le reconnaître, avec le temps, à travers la fréquentation. Moi, Lisbonne m’attire, me plaît ! Pourquoi ? Il n’y a pas de réponse précise, mais deux possibles au moins.

Lieu des couleurs

Lisbonne m’attire peut-être parce que les couleurs sont enfermées les unes dans les autres. Dominent le rouge et l’orange des tuiles et des briques et même les pierres du château qui, bien qu’elles soient grises, hésitent entre l’orange et le jaune. Un jaune que souligne davantage l’azur d’un ciel maculé par les stries blanches des nuages atlantiques. Ce bleu intense se retrouve dans les azulejos qui recouvrent encore souvent les façades de certaines maisons et de certaines églises. Et puis, il y a le blanc qui, comme tout le monde sait, n’est pas une couleur. Le blanc n’existe pas sans son frère jumeau, le noir, et si le blanc se diffuse si « naturellement » dans cette ville, c’est parce que les Lisboètes ont su le domestiquer, en le capturant et en le transformant ainsi en couleur. La pierre du monastère des Hiéronymites à Belém, ou la tour du même nom, en sont deux exemples : pierres grises, mais d’un gris-blanc, encore plus éclatant quand il est chauffé par le soleil. Cependant, la domestication du blanc – la domestication de la lumière ? – c’est sous nos pieds qu’elle se réalise ! A Lisbonne, il faut baisser les yeux et apprendre à regarder le sol : les trottoirs sont pavés de petits cubes blancs et noirs. Ce mélange de blanc (dominant) et de noir donne forme à toutes sortes de décorations, parfois purement ornementales, parfois pour indiquer l’entrée d’une banque, d’une administration ou d’une entreprise. Véritables indicateurs routiers pour piétons, quand l’entreprise n’est plus là, ces « azulejos pédestres » se transforment en témoins géographiques d’une existence passée, un peu comme les traces fossilisées des dinosaures. Le vert accompagne toutes ces couleurs. Jardins, haies, arbres forment un décor de verdure épars et dilué dans toute la ville, souvent enfermé et gardé jalousement par les constructions. Quand ce n’est pas au détour d’un escalier, c’est derrière une maison, dans sa cour, que l’on retrouve cette couleur faite d’orangers et de citronniers, mais aussi d’un fouillis de plantes diverses mélangées les unes aux autres. Lisbonne est, véritablement, une ville de couleurs, où même le noir et le blanc le deviennent.

Lieu où le temps est suspendu

Lisbonne m’attire peut-être aussi parce que, plus que toute autre ville, c’est un espace dans lequel le temps est suspendu. Elle a un rapport particulier au temps : ici, le temps s’est fait espace. Après le séjour j’ai lu Lisbonne de Fernando Pessoa (Paris, Editions 10/18, 2008), le grand écrivain portugais contemporain. Il s’agit d’un livre-guide, qui propose plusieurs itinéraires à l’intention d’un touriste imaginaire. Au fur et à mesure que l’on suit Pessoa dans ses parcours, se confirme l’impression qu’ici le temps est figé dans la pierre : le passé, dans la multitude de monuments, d’églises et de palais et le futur, dans l’architecture contemporaine. Quoi de plus emblématique que ce face-à-face entre l’arène des taureaux de Campo Pequeno, bâtiment rond en briques rouges datant de la fin du XIXe siècle et s’inspirant des constructions mauresques d’antan et cet immeuble d’un modernisme presque arrogant, siège d’une banque portugaise, installé près du premier ? Lui-aussi en rouge foncé, rappelant son bâtiment d’en face, d’un siècle plus âgé. Passé et futur sont ancrés dans un présent de pierre. Ici, Gaïa semble faire la nique à Chthôn, qui, d’un seul «coup de rein» pourrait tout démolir, comme ce fut le cas en 1755. Peu importe : on reconstruira, comme l’a fait le Marquis de Pombal. Le tremblement de terre de 1755 est sans doute le plus spectaculaire, même sur le plan symbolique (un premier novembre !), mais n’a pas été le seul. La terre, improprement dite ferme, bouge régulièrement, comme beaucoup d’entre nous ont pu le constater la nuit d’un 16 décembre, quand le lit de ma chambre s’est mis à «battre la mesure». Une collègue âgée me confiera, le soir suivant, qu’à chaque fois, elle se demande si c’est une anticipation ou un simple ajustement. Voilà une ville qui construit des «monuments» d’architecture contemporaine en ayant la certitude qu’ils seront détruits un jour, non pas par le temps, mais par la terre elle-même. On construit, aujourd’hui, la nostalgie de demain. N’est-ce pas, quelque part, l’esprit-même du Fado ? Nostalgie d’un temps qui fut, certes, mais aussi nostalgie d’un temps à venir qui, à son tour, ne sera plus. La vie et la mort sont les moteurs de la continuité de l’existence.

SOUVENIRS

«[…] Lisbonne cruellement bâtie sur sa propre absence» écrivait Sophia de Mello Breyner, aujourd’hui gravée en plusieurs langues au Castelo de Sao Jorge : est-ce pour cela que cette ville fige le temps, dans la pierre ? Lisbonne porte le nom d’Ulysse, le voyageur : qu’est-ce qu’un voyageur, sinon une absence ? Lisbonne nous apprend peut-être que les humains ont besoin de retenir ces absences en les matérialisant à travers des substituts de présence : les bâtiments historiques aujourd’hui, les bâtiments modernes demain, les photographies, les cartes postales, et même ces objets quelconques que l’on rapporte à la maison, sont les repères temporels d’un espace traversé, d’un espace vécu. Ces lignes aussi.