MEDIA (Musée Émotionnel Digital Multimédia Avancé): Un projet interdisciplinaire pour la narration du patrimoine local, par Anna Maria PIOLETTI, Marta FAVRO et Gianluca PRESTOGIOVANNI

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Galletto – A. Brunodet

Pour que le patrimoine local puisse raconter l’histoire

« Guardare e non toccare è una cosa da imparare » (traduction libre : “regarder et pas toucher est une chose à assimiler”) : c’est un dicton qu’on m’a appris dans mon enfance et pas seulement pendant que ma grand-mère préparait la crème à la vanille qui allait farcir son gâteau. C’est une règle qui est de rigueur partout, surtout dans les musées. 

Les pages que nous proposons à nos lecteurs, dont les auteurs sont enseignants et chercheurs à l’Université d’Aoste, sont le résultat d’une réflexion sur le rôle et la pratique des musées dans la transmission de la connaissance des cultures locales, en particulier alpines. Cette réflexion souligne l’importance de rendre interactives les visites muséales à travers la valorisation d’autres sens que le visuel, comme par exemple le tactile ou l’olfactif. Les auteurs nous montrent que les choses sont en train de changer. Bien-sûr, la règle reste fondamentalement la même – on ne touche pas, on regarde ! –  cependant il y a aujourd’hui une tendance à faire des musées bien plus qu’une simple exposition d’objets catalogués et inanimés. Les raisons sont multiples : 

Voir pour croire : il est banal de dire que nous vivons dans une société qui a fait de la vision le sens le plus important du corps humain, à tel point que seule la chose vue est une chose vraie. Cependant, dans une société de l’image (une société du spectacle, on pourrait dire), il n’est plus suffisant de voir les choses : il faut qu’elles soient animées, afin que l’observateur puisse en faire une expérience vivante. 

Comprendre : « Le monde contemporain se caractérise par des changements rapides, des flux d’information intenses et des relations denses », nous disent les auteurs dans leur introduction : ces aspects, que nous pouvons mettre sous les appellations de mondialisation et (surtout) de globalisation, font perdre consistance à la perception de la réalité et en créent une perception « liquide ». De là, la nécessité de contextualiser les éléments que nous pouvons observer.

Intéresser à l’explication : toute forme vivante – et à fortiori humaine – laisse trace de son passage et de son existence. Certaines de ces traces disparaissent avec le temps, d’autres persistent ou sont mises de côté et conservée. Ces traces (objets, constructions, végétations, produits en tout genre, etc.) sont les témoignages des existences qui nous ont précédés, ancrées à des lieux, souvent hybridées avec des pratiques locales. Elles témoignent du dynamisme historique des lieux, de la manière dont les humains ont travaillé, vécu et imaginé leur existence en ces lieux. Des musées, il en existe de toute sorte : il y a ceux consacrés à des civilisations particulières (le Musée Égyptien de Turin, p. ex.), ceux consacrés à des groupes humains qui habitent des lieux précis (petits musées locaux dédiés à l’histoire d’une vallée, p. ex.) ou, encore, ceux consacrés à des personnalités (le musée Hermann Hesse, p. ex.). Peu importe son importance ou sa renommée, le musée est un moment particulier de transmission des expériences de vie d’une civilisation, d’un groupe humain ou d’un individu. Cette transmission est d’autant plus efficace qu’elle sait transmettre des émotions. Aujourd’hui, les instruments que les nouvelles technologies et le numérique nous mettent à disposition (réalité virtuelle, réalité augmentée, intelligence artificielle, reproduction d’objet avec des imprimantes 3D, etc.) permettent de contextualiser les objets en suscitant des émotions chez le visiteur, de mieux faire comprendre pourquoi tel objet a existé sous telle forme à un moment donné de l’histoire d’un lieu.

Les collègues de l’Université d’Aoste ont travaillé en particulier avec le petit Musée de l’artisanat valdôtain de tradition situé dans la localité de Fenis. De leur collaboration il en ressort une conclusion : « la disposition des objets, les expériences tactiles, les choix de couleurs et d’éclairage permettent au visiteur de se plonger dans la réalité du musée en tant que sujet actif ; cela favorise sa réaction émotionnelle et améliore la connaissance de l’objet et de sa fonctionnalité ». 

Château de Fenis. Photo PhM, sgeo

Un musée capable de susciter des émotions, au-delà de son intérêt propre, peut aussi devenir un instrument de développement local en attirant des visiteurs et en apportant une valeur ajoutée sur le plan territorial et touristique.

Ruggero Crivelli
Société de Géographie de Genève

Culla Policroma