Monts Euganéens, Vénétie, Italie

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Doris Hofmann, géographe, est l’autrice d’un livre sur les monts Euganéens, situés dans cette partie nord-orientale de l’Italie qu’est la Vénétie. Collines escarpées, d’origine volcanique, elles donnent forme à un paysage particulier, aimé et visité par d’illustres personnages, comme Pétrarque, Lord Byron, Goethe, Humboldt, Ugo Foscolo et tant d’autres.

1. Le livre

HOFMANN Doris, 2023, Les collines des cinq sens. Découverte et parcours dans le Parc Régional des Monts Euganéens; Proget Edizioni, Italia, 183 p., ISBN : 979-12-80842-19-0

Les premiers mots du sous-titre (Découverte et parcours…) donnent le ton de cette intéressante publication qui porte sur l’une des régions les plus fascinantes d’Italie, les monts Euganéens. Il ne s’agit pas d’un guide au sens classique du terme, avec ses courts chapitres descriptifs, ses photos minuscules et une liste d’informations pratiques portant sur les lieux à visiter, les horaires et tarifs des visites, etc. Cet ouvrage est un livre illustré de photographies, un récit sur une région que l’autrice a découverte au détour d’une cure thermale et sur laquelle elle a eu un véritable coup de coeur.

Aujourd’hui c’est avant tout avec le regard que nous entrons en contact avec une contrée. Doris Hofmann a été plus loin et nous fait partager sa découverte de la région à travers les cinq sens. Son livre commence par une exploration historico-géographique à travers laquelle le lecteur peut comprendre les grandes étapes historiques qui ont forgé ce territoire. Peuplé bien avant les Romains, les monts Euganéens ont été pris dans les courants historico-politiques et culturels de l’Italie.

Son regard se porte aussi sur l’environnement en nous permettant de comprendre d’une manière synthétique la formation géologique des monts, sa flore et sa faune.

Le Moyen Âge et, surtout, la Renaissance marquent le paysage architectural de la région avec ses châteaux et villas, témoins de la richesse matérielle et intellectuelle d’élites qui ont su créer la beauté de ces lieux. Une beauté paysagère parfois menacée par des activités économiques – comme celles de la pierre extraite dans les collines – ou, encore, par le tourisme de masse et motorisé. Face à la menace de la modernité actuelle, des voix se sont élevées, la sensibilité écologique contemporaine s’est développée et après des années de lutte politique, économique et juridique, a finalement abouti à la création du Parc Régional des Monts Euganéens en 1989. En 2024, le parc devrait entrer dans le programme Man and Biosphere de l’Unesco.

Dans la deuxième partie du livre, l’autrice nous invite à parcourir les sentiers du parc en s’immergeant dans le paysage avec nos cinq sens. Selon la saison et l’heure de la journée et la météo, le randonneur observe, écoute les sons caractéristiques de la nature (dont quelques-uns sont accessibles à travers des QR codes imprimés dans le livre), respire ses odeurs, touche l’aspérité de ses reliefs ou la douceur de sa végétation, goûte ses saveurs.

Le livre est accompagné d’une carte et de propositions de parcours qui nous mènent sur les sentiers du Parc qui aboutissent dans quelques établissements ou agritourismes, où il est possible de savourer une gastronomie locale et de goûter ainsi, à travers le savoir-faire culinaire, cette belle région.

C’est en cela que ce livre nous invite à exploiter tous nos sens pour appréhender ce pays.

2. Voyage et découvertes

Au fil des discussions avec l’autrice des Collines des cinq sens, nous lui avons demandé de nous présenter un petit échantillon de visites possibles au sein du parc régional, dont voici quelques propositions qui confirment la richesse architecturale, historique et paysagère des monts Euganéens.

Montegrotto et la villa Draghi

L’origine de la petite ville thermale de Montegrotto terme remonte aux civilisations  de l’Antiquité qui portaient un culte aux divinités liées aux eaux thermales.

Le musée du thermalisme antique et du territoire à Montegrotto Terme, au pied du mont Alto, propose une découverte des secrets du thermalisme et des racines du territoire euganéen. Le visiteur suit un parcours muséal interactif au fil de l’eau, qui le mène à la découverte de la géologie, de l’archéologie et de l’histoire d’un territoire intimement lié à ses ressources hydriques.

Au-dessus du musée, un sentier du parc régional nous mène jusqu’à la villa Draghi, sur le mont Alto. Depuis la villa, la vue panoramique s’étend sur le bassin thermal et le mont San Daniele avec son monastère, la ville de Padoue et les Alpes au loin.

La villa Draghi était la résidence du riche vénitien Alvise Lucadello dans les années 1600. Au XVIIe siècle, le bâtiment classique, qui ne répondait plus au goût du nouveau propriétaire Pietro Scapin, le fit raser et reconstruire dans le style néo-gothique, caractérisé par d’élégants créneaux, inspirés du célèbre palazzo Ducale de Venise. Aujourd’hui, la villa et le parc sont propriété de la ville de Montegrotto Terme et accueillent de nombreux événements culturels.

L’abbaye bénédictine de Praglia
A cinq kilomètres d’Abano terme, au pied du mont Lonzina, se trouve l’abbaye Santa Maria Assunta de Praglia. Une congrégation bénédictine, composée d’une trentaine de moines, habite encore aujourd’hui l’abbaye. Certains d’entre eux sont spécialisés dans la restauration d’anciens livres et exercent leur activité dans la riche bibliothèque du monastère. La fondation du monastère remonte à la fin du XIe siècle, début du XIIe. Son rayonnement culturel a traversé les siècles. Aujourd’hui, la visite de l’abbaye avec un moine, permet au visiteur de découvrir l’important passé religieux des monts euganéens et de s’immerger dans un écrin de verdure au coeur des collines.

La villa Selvatico
Les différentes villas qui parsèment le pied des collines se trouvaient le long des canaux qui permettaient autrefois le transport des marchandises et des personnes dans toute la région. A Battaglia Terme, petite ville au croisement de différents canaux, se trouve l’élégante villa Selvatico, récemment rénovée et ouverte au public. Depuis son somptueux parc, un impressionnant escalier mène à la villa sur le mont Sant’Elena et à sa grotte sudoripare, utilisées depuis le XIIe siècle par d’illustres visiteurs, dont Michel de Montaigne, François Pétrarque, Stendhal et Alexander von Humboldt.

La villa fut commencée en 1593 et achevée en 1647 par le docteur Benedetto Silvatico. Le dôme et les tourelles crénelées donnent un aspect oriental au bâtiment. Son magnifique parc romantique, réalisé par l’architecte Giuseppe Jappelli, entoure la villa. Il comprend trois lacs thermaux, des étangs et des bosquets, inspirés du livre de l’Enéide qui narre le voyage d’Enée dans l’au-delà. Grâce à cette combinaison d’éléments, l’architecte souhaitait susciter de fortes émotions chez le visiteur.

Le jardin de Valsanzibio

Villa Barbarigo et jardin de Valsanzibio

Parmi les visites incontournables, on trouve celle du jardin monumental de Valsanzibio, l’un des plus beaux d’Italie, réalisé au XVIIe siècle par l’architecte Luigi Bernini. Ce jardin allégorique de 150’000 m2 a été réalisé entre 1665 et 1696 par l’une des plus importantes familles vénitienne, la famille Barbarigo, pour rendre grâce à Dieu de les avoir épargnés de la peste. La structure symbolique de sa composition débute par le portail de Diane, l’ancienne entrée par voie d’eau et parcourt les différents éléments du jardin, symboles du chemin que doit parcourir l’homme tout au long de sa vie pour atteindre le salut. Le jardin de la villa Barbarigo épouse les collines et se fond avec douceur dans les monts euganéens. Le clapotis de l’eau des fontaines, le chant des oiseaux, la frondaison de la végétation des vieux arbres et la  texture de ses feuilles permettent au promeneur de s’immerger dans le paysage collinaire.

Le château de Catajo

Château de Catajo

Au bord du canal de Battaglia, le Château de Catajo est très imposant. Il s’agit d’une villa aux allures de château construite entre 1570 et 1573, à la demande du chef de la République de Venise, Pio Enea I des Obizzi, pour en faire une résidence. Le nom Catajo dérive probablement du toponyme Ca ‘del Taglio qui en dialecte vénitien indiquait l’excavation du Canal de Battaglia, visant à permettre l’écoulement de l’eau et qui provoqua la division de nombreuses parcelles agricoles. Le château de la lignée des Obizzi est transformé en palais ducal par la famille Habsbourg-Este de Modène et devient finalement lieu de résidence de villégiature impériale des empereurs Habsbourg d’Autriche.  La famille Obizzi utilisait le Cortile dei Giganti comme espace pour des représentations théâtrales, des tournois et des naumachies (reconstitutions de batailles navales) pour impressionner leurs convives car la cour pouvait être remplie d’eau. Le château comprend 350 chambres dont certaines sont ornées des fresques du peintre vénitien du XVIsiècle Giambattista Zelotti. Les motifs des fresques s’apparentent au paysage environnant, si bien qu’il semble que la nature s’introduise par les fenêtres. Les jardins des délices, aménagés par Pio Enea II, comptent deux majestueux magnolias du XVIIIsiècle, ainsi qu’un séquoia et des étangs à poissons et nénuphars, où les branches des arbres séculaires viennent se refléter.

Battaglia Terme

A proximité, dans la petite ville de Battaglia terme se trouve le musée de la navigation fluviale. Ce petit musée réalisé par des anciens bateliers permet de découvrir la civilisation des « travailleurs du fleuve ». Battaglia Terme est située au croisement des canaux Bisatto et Battaglia, provenant respectivement d’Este et de Padoue et reliant les collines à la mer dans un réseau de canaux. Le canal Battaglia fut creusé entre 1189 et 1201 et a généré de nombreux métiers et échanges liés au transport fluvial jusqu’à l’avènement du chemin de fer. Ce petit musée permet de comprendre l’histoire socio-économique de la région, étroitement liée à la gestion de l’eau dans le territoire.

La villa dei Vescovi

Villa des Vescovi

Pour terminer ce petit tour d’horizon des monts euganéens, la villa dei Vescovi, située à Luvigliano, mérite un détour et restera gravée dans la mémoire du visiteur. Elle est immergée dans un écrin de verdure, entourée de l’amphithéâtre naturel constitué par les monts Pirio, Rina et Arrigon. Cet environnement a été source d’inspiration pour de nombreux intellectuels. L’existence d’un premier bâtiment, construit par l’évêque humaniste Jacopo Zeno, est attestée dès 1474. L’évêque de Padoue, Pisani (1524-1564), fut particulièrement sensible au paysage environnant et le considéra comme un excellent stimulus vers des réflexions et pensées élevées pour gouverner le territoire. La villa fut alors construite par l’architecte véronais Giovanni Maria Falconetto et reprise à sa mort par son élève Andrea Da Valle, sous la direction de l’administrateur Alvise Cornaro. Elle abrita un cercle intellectuel animé d’artistes et d’hommes d’institution. Depuis ses loggias, le regard du visiteur passe des fresques représentant des sujets mythologiques aux monts environnants qui forment un cadre enchanteur : une merveilleuse façon de s’imprégner dans la magie des collines avec les cinq sens.

Ces différentes visites dans le Parc Régional des Monts Euganéens sont une sélection de quelques incontournables et peuvent s’agrémenter par la découverte de la splendide ville de Padoue ou de la Sérénissime. Autant de splendeurs qui raviront les voyageurs en quête de beautés architecturales et artistiques à découvrir avec les cinq sens.

Ruggero Crivelli, février 2024

Propositions de visites: Doris Hofmann, février 2024

Les collines des cinq sens est en vente à la librairie Le vent des Routes, à Genève.

Il existe en français, italien et allemand.

Présentation par l’éditeur

Les monts euganéens ont un pouvoir de fascination sur beaucoup d’entre nous. L’hiver, leurs cônes émergent du brouillard de la plaine, offrant un spectacle féerique, accentué par la présence de sources thermales. Chaque saison propose une variation autour d’une même partition qui se décline à l’infini. Leurs beautés naturelles conjuguées aux joyaux architecturaux qui parsèment les monts nous ravissent. Symbole de refuge au Moyen Âge, lieu de recueillement spirituel et intellectuel au fil des siècles, leur essence touche chacun de nous au plus profond de notre être. Les collines ont le pouvoir d’émerveiller, de transporter l’âme, de ressourcer. 

Après une présentation des aspects naturels et humains qui font la singularité de ce territoire, ce livre propose une approche insolite du paysage à travers la géographie sensorielle. En empruntant quelques parcours du Parc Régional des Monts Euganéens, il propose d’utiliser ses cinq sens pour s’immerger dans le paysage : observer l’environnement qui nous entoure, écouter les sons qu’il génère, respirer et s’imprégner des odeurs qu’il dégage, des rugosités, goûter aux spécialités locales. Autant de couleurs, de sonorités, d’odeurs et de saveurs qui composent la palette du paysage euganéen. Ce livre est une invitation à partir sur les sentiers du Parc Régional des Monts Euganéens pour découvrir un territoire passionnant par le biais de ses cinq sens.